Bruits blancs

Bruits blancs

À l’hiver 2020, deux semaines avant que la pandémie bouleverse tout, Caroline Savoie est devenue l’heureuse propriétaire d’un chalet sur la côte acadienne du Nouveau-Brunswick, d’où elle vient. Elle s’y est isolée pour créer son troisième album, qu’elle souhaitait construire différemment de ses précédents, Caroline Savoie (2016) et Pourchasser l’aube (2019). « J’ai toujours travaillé mes tounes une à la fois. J’avais pas tendance à regarder le “big picture”. Mais là, j’avais envie que mes chansons soient liées d’une manière ou d’une autre, même si les univers sont différents », a expliqué l’artiste à Apple Music.
Son retour aux sources s’est mélangé à une soif de nouveauté. Elle s’est entourée de François Lafontaine, Marco Gosselin et Donald O’Brien aux multiples instruments, et de Joe Grass à la production. « Chaque toune était un projet. On se demandait comment on pouvait l’amener plus loin, comment on pouvait la rendre weird et sortir du classique guitare-voix. »
De la fantasmagorique « Je ne suis pas une fleur » à la grunge « L’angle mort », en passant par l’hommage country « Pour pépére », suivez les montagnes russes de Bruits blancs, pièce par pièce.
Prélude « C’est celle qui ressemble le plus à mes tounes des deux premiers albums. Ça parle de ma difficulté à être dans l’instant présent et à sortir de ma tête. C’est moi qui me dis à moi-même : “Un moment donné, faudrait que t’essaies de juste laisser vivre la journée et de ne pas penser à tout ce qui peut mal aller.” J’avais ce riff de guitare là depuis un bout et c’est la première affaire que j’ai envoyée à Joe [Grass]. Ça l’a interpellé, parce qu’il aime beaucoup la guitare folk. C’est enveloppé de pas mal de synth pour montrer que d’autre chose s’en vient [musicalement sur l’album]. »
Vestiges « Sur celle-là, je chante : “Qu’allons-nous dire à nos enfants qui joueront dans nos débris?” C’est une crise existentielle, on est en train de ruiner la planète. Dans l’instrumentation et dans le bridge, on voulait vraiment qu’on sente qu’il y a comme une urgence. J’avais envie d’être un peu poétique, pour ne pas pointer du doigt, parce que c’est aussi une question que je me pose à moi-même. Comment je peux faire pour être meilleure? »
Bruits blancs « J’avais déjà le titre en tête et cette mélodie-là depuis un boutte, mais ça a pris du temps avant que ça devienne une toune. Le concept de l’album, cette idée-là de “bruits blancs”, a commencé quand il y a eu l’invasion du Capitole aux États-Unis. Je zappais et tous les postes [de télévision] montraient des images de ça. C’était anxiogène, ça me faisait badtripper, c’était une attaque à la démocratie. Je me disais : “Holy shit, le monde est crazy!” Pendant que tout ça se passe, y a comme un “white noise dans ta brain” [“un bruit blanc dans ta tête”], mais tu dois continuer de vivre ta vie. Les bruits blancs me gardent réveillée au milieu de la nuit, parce qu’on dirait que le monde est en train de finir. Je voulais vraiment que la toune rocke, pour pouvoir suer un bon coup quand je vais la jouer en show. »
Je ne suis pas une fleur « Je me suis inspirée d’Alice au pays des merveilles, tsé, le cartoon de Disney, que j’ai beaucoup regardé quand j’étais jeune. Un moment donné, Alice se retrouve parmi les fleurs qui lui disent qu’elle est une fleur elle aussi et elle répète : “Je suis pas une fleur. Je suis pas une fleur!” Je me suis souvent sentie comme ça dans ma vie, dans le sens qu’on allait faire un portrait de moi qui ne me ressemblait pas. Cette chanson-là montre que je ne suis pas délicate, que je suis capable d’en prendre. C’est pour ça que j’ai mis deux grosses tounes juste avant sur l’album. On a travaillé l’instrumentation vraiment longtemps, on a essayé plein d’affaires, et c’est celle que je préfère dans ce projet-là parce qu’elle est vraiment différente des autres. Quand on l’écoute, on dirait qu’on se sent comme Alice au pays des merveilles. »
Pour pépére « Mon pépére, c’est mon grand-père. Quand j’avais 12-13 ans, il m’a donné ma première guitare et m’a dit que si je m’améliorais, il allait m’en acheter une meilleure. Il a fini par m’en acheter quatre, faque je me suis améliorée un p’tit peu... Il a toujours fait de la musique, mais depuis une couple d’années il faisait de l’arthrite chronique, alors il ne pouvait plus jouer de guitare et ça le rendait vraiment malheureux. On a passé des heures dans son sous-sol à écouter du country. J’ai jamais connu quelqu’un qui aimait autant la musique. J’ai fini la toune pendant notre dernière journée de studio. C’est juste moi à la guitare. Joe a seulement ajouté du dobro pour que ce soit un peu plus country, en hommage à mon pépére. J’ai entendu le résultat pis j’ai pleuré. C’était tellement beau. Pis j’te jure, 15 minutes plus tard, ma mère m’a appelée pour me dire que mon pépére était mort. J’espère que là où il est aujourd’hui, il est capable de jouer au baseball et de faire de la musique. »
27 « Celle-là vient tout de suite après “Pépére” parce que ça parle de ce qu’on veut faire avant de mourir. Quand j’ai commencé à l’écrire, j’étais à Londres, on marchait pis on est tombés sur une murale [montrant] Amy Winehouse et Jimi Hendrix, le club des 27, qui ont tellement marqué le monde de la musique, alors qu’ils étaient vraiment jeunes [quand ils sont morts, à 27 ans]. J’ai cet âge-là, alors je me pose des grosses questions. Pour les trompettes à la fin, j’avais en tête de rendre hommage à Amy, qui a été une grande influence musicale pour moi. Je me tanne jamais d’écouter ses albums. »
Corail « J’ai vu beaucoup de [documentaires sur la nature] de David Attenborough pendant la pandémie et il y avait un passage sur les coraux. Ils sont tellement colorés, mais quand ils meurent, ils deviennent tout blancs. C’est beau et creepy en même temps. Ce sont les poumons de la Terre et ils sont en train de s’essouffler. J’ai imaginé la chanson comme si les coraux parlaient aux humains. Mais les paroles font aussi allusion aux relations toxiques, amoureuses ou d’amitié. On ne voit pas les impacts tout de suite, ça s’immisce, mais ça laisse des traces. Avec l’instrumentation, je voulais qu’on ait le feeling d’être sous l’eau. Le vidéoclip a été tourné par chez nous, au bord de l’eau. »
L’angle mort « Je l’ai écrite vraiment avant les autres chansons, donc le défi était de la faire fitter. Ça parle de vouloir changer le monde, de vouloir croire en quelque chose, mais d’avoir un peu le sentiment de manquer d’espoir, d’être fatiguée de tout. Je voulais que ce soit ma toune des nineties, que ce soit plus grunge, que ce soit épique, que ce soit comme un cri. Pendant la pandémie, j’ai beaucoup réécouté Nirvana et Mazzy Star, des bands qui ont marqué ma jeunesse. »
Scary Movie « Dans les films d’horreur, les gens sont toujours un peu stupides. Ils n’allument pas les lumières quand le monstre est là, ça finit tout le temps mal. Je pense que quand on a des démons ou des bibittes, on a tendance à ne pas les affronter et à juste les mettre dans une petite boîte pour les oublier. Mais ils finissent toujours par nous rattraper. Comme dans les films. La toune fait sept minutes et demie. J’avais envie qu’il y ait ce moment dans l’album avec une longue passe musicale. Il y a même un chanteur d’opéra [Nils Brown]. C’est le climax du projet, l’instant où la lumière arrive. »
Cap-des-Caissie « Sur celle-là, on entend Lisa LeBlanc, Les Hay Babies et Chloé Breault, toutes des queens acadiennes qui m’ont vraiment inspirée à devenir la musicienne que je suis. J’avais envie de mettre en avant mes origines, de faire une place à ces filles-là. C’est une réponse à “Prélude”, ça permet de faire un “full circle”. Cap-des-Caissie, c’est là que se trouve mon chalet. La chanson respire parce que je l’ai écrite l’hiver, quand je me sens seule au monde dans mon boutte; les gens ont pas tous des chalets quatre saisons. Elle parle du fait d’apprécier le calme et d’“enjoyer” les petits moments. Malgré tout ce qui se passe, il faut pas oublier de se rappeler que la vie est belle. J’avais envie que ce soit super épuré, de m’inspirer du vent pis des vagues pour la musique. Je trouvais que ça finissait bien l’album. »