

Comment l’album de La Haine a tout changé
En 1995, le film La Haine, réalisé par Mathieu Kassovitz, se faisait un équivalent cinématographique du rap français d’alors, mettant en scène Vinz (Vincent Cassel), Saïd (Saïd Taghmaoui) et Hubert (Hubert Koundé) dans un quotidien banlieusard en apparence banal. Un « film hip-hop », un objet culte qui a durablement marqué son environnement et dont les répliques sont ressenties jusque dans le rap d’aujourd’hui.
L'âge d'or des compilations dans un contexte brûlant
Dans l’histoire du rap français, un malentendu demeure : celui qui érige Bouge de là de MC Solaar, sorti en 1990, en archétype du genre. Premier succès discographique d’un rap encore balbutiant, ce titre malicieusement narratif masque un terreau bien plus rugueux, politique et profondément underground. Au tout début des années 1990, le hip-hop français n’a pas encore percé dans les circuits dominants. L’esprit de la Zulu Nation, venu de New York avec ses idéaux d’unité et de paix, infuse toujours les esprits. Mais déjà, l’atmosphère se durcit. Les sirènes de l’industrie se font entendre, et avec elles, une logique de récupération : les majors voient dans le rap un produit capable de séduire un public jeune. Face à cette tentative de domestication, le contre-pied sera radical. Une nouvelle vague va faire irruption : Ministère A.M.E.R., Assassin, NTM, Les Little, New Generation MC… Tous choisissent de faire du rap un vecteur de chroniques sociales, de revendications et de rébellion. Ils dénoncent l’État policier, les élites dominantes, et les grands médias qui méprisent les banlieues. Si beaucoup de groupes et d’artistes solo voient le jour entre 1990 et 1994, c’est surtout à travers les compilations qu’ils vont gagner en visibilité. Le projet La Haine, musiques inspirées du film s’inscrit dans cette dynamique, dans la droite ligne de Rapattitude (1990), véritable manifeste sonore rassemblant déjà Tonton David, Saliha, E.J.M., Dee Nasty, mais aussi les incontournables Assassin et NTM. Aux manettes, Benny Malapa, qui expliquait dans Rap ta France : « Mon idée était de dire que si on n’arrivait pas à imposer un individu, on imposerait un mouvement. » Une vision fondatrice, qui inspirera jusqu’en Belgique, où le rappeur Defi-J imagine, dans la foulée, son pendant local : Brussels Rap Convention, sorti la même année. Et puisque les DJ sont à l’époque les véritables plaques tournantes de cette culture, ils vont eux aussi graver leur empreinte à travers des compilations devenues mythiques : Jimmy Jay avec les Cools Sessions (1993, 1996) et Freestyles (1995), ou encore Cut Killer avec Lunatic (1995). Tous participent à ce qui deviendra l’âge d’or des compilations, et qui s’étendra jusqu’au milieu des années 2000, avec des projets emblématiques comme Hostile (1996), Sad Hill de DJ Khéops (1997) ou Première Classe (1999).
La Haine et la musique
« La Haine est un film hip-hop. » En 2024, Mathieu Kassovitz ne laisse plus place au doute : dans une interview, il revendique clairement l’ADN musical de son film culte. Une affirmation d’autant plus forte que la bande-son du long-métrage est presque absente. Loin d’être un oubli, ce silence est un choix délibéré du réalisateur, qui souhaite maintenir une tension constante, une forme de contemplation brute. En creusant un vide auditif, Kassovitz fait écho au vide socialau cœur de son récit. Cela ne signifie pas pour autant que la musique est pour autant évacuée. Bien au contraire, elle surgit avec force à des moments-clés. Dès l’introduction, le titre Burnin’ And Lootin’ de Bob Marley accompagne les images d’émeutes, ancrant d’emblée le décor dans une atmosphère de révolte. Plus loin, la musique cesse d’être un simple fond sonore : elle devient action, elle est incarnée par les personnages. Dans une scène désormais légendaire, Cut Killer mixe depuis la fenêtre de son appartement, faisant résonner son set dans toute la cité. Parmi les morceaux samplés, le percutant Sound of Da Police de KRS-One, dont la fameuse boucle vocale « That’s the sound of the police » est perçue par l’oreille française comme un cri : « Assassin de la police ». Hallucination auditive ? Plutôt un effet de réappropriation. Si une bande originale officielle existe — rassemblant Isaac Hayes, les Beastie Boys, Roger Troutman et une participation remarquée du groupe Assassin, à la production — c’est surtout la compilation à venir, réalisée par la même équipe, qui ancrera définitivement le film dans l’histoire du rap français.
La naissance d'une BO mythique
Entre La Haine et le groupe Assassin, c’est presque une affaire de famille. Mais si Mathias Cassel alias Rockin’ Squat, incarne ce lien de sang, c’est surtout Solo, cofondateur du groupe, qui jouera un rôle clé dans l’aventure du film. Proche de Mathieu Kassovitz, c’est lui que le réalisateur choisira pour orchestrer la compilation qui marquera l’histoire du rap français. Comme il n’y a pas vraiment de musique dans La Haine, le réalisateur a alors cette idée de donner chaque scène du film à un groupe de rap différent, pour raconter la scène en musique. Il pense tout de suite à Solo pour produire l’album. Ils ne savaient pas qu’ils allaient créer une légende. Grâce à son aura dans le hip-hop français de l’époque, Solo réunit une sélection d’artistes majeurs, qui livrent autant de morceaux devenus cultes : Expression Direkt signe un Dealer pour survivre La Cliqua propose un poignant Requiem, Les Sages Poètes de la Rue livrent Bons baisers du poste, Sens Unik — groupe suisse — participe avec Le Vent tourne, et Raggasonic balance Sors ton gun. Assassin se garde une place de choix pour clôturer la compilation avec L’État assassine. Tous ces morceaux perpétuent l’héritage revendicatif du rap des années 1990. Mehdi Maïzi se souvient : « Au-delà de l’impact culturel du film sur plusieurs générations de spectateurs, l’œuvre de Matthieu Kassovitz cristallise un moment très précis dans l’histoire du rap français. Des outfits du trio de personnages principaux à l’album… c’est clairement la prise de pouvoir d’un genre alors en pleine expansion. » Une musique résolument politique, solidement enracinée dans la réalité sociale, à l’image du très controversé Sacrifice de poulets du Ministère A.M.E.R., qui provoquera un véritable séisme. Accusés de « provocation au meurtre » par le ministre de l’Intérieur Jean-Louis Debré, les auteurs se retrouvent devant la justice dans un procès très médiatisé. La condamnation qui en découle est souvent pointée du doigt pour avoir précipité la fin du groupe.
Le grand constat
La fin des années 1990 signe l’un des sommets créatifs du rap français. Une époque foisonnante, où la réalité des banlieues s’invite au micro avec une intensité inédite. Dans le sillage de La Haine et de sa bande-son engagée, les récits s’affûtent, les plumes s’aiguisent. Le genre devient loupe sociale et certains morceaux deviennent instantanément des monuments : IAM et son mythique Demain c’est loin (1997), Idéal J avec Hardcore (1998), Sniper et Pris pour Cible(2001), ou encore Lunatic avec Pas l’temps pour les regrets (2000). À travers ces titres, le rap hexagonal chronique les failles, les colères, les espoirs d’une génération laissée à l’écart. Cet élan se prolonge au début des années 2000, porté par des voix plus radicales encore. En 2006, Casey publie Tragédie d’une trajectoire, œuvre majeure du rap politique, dont l’album, à la fois lucide et rageur, devient un repère décolonial. Comme Demain c’est loin avant lui, ou certains morceaux de PNL plus tard, ce disque perpétue une tradition : celle d’un rap frontal, conscient, et profondément ancré dans le réel.
Conter les conséquences
Entre La Haine et le groupe Assassin, c’est presque une affaire de famille. Mais si Mathias Cassel alias Rockin’ Squat, incarne ce lien de sang, c’est surtout Solo, cofondateur du groupe, qui jouera un rôle clé dans l’aventure du film. Proche de Mathieu Kassovitz, c’est lui que le réalisateur choisira pour orchestrer la compilation qui marquera l’histoire du rap français. Comme il n’y a pas vraiment de musique dans La Haine, le réalisateur a alors cette idée de donner chaque scène du film à un groupe de rap différent, pour raconter la scène en musique. Il pense tout de suite à Solo pour produire l’album. Ils ne savaient pas qu’ils allaient créer une légende. Grâce à son aura dans le hip-hop français de l’époque, Solo réunit une sélection d’artistes majeurs, qui livrent autant de morceaux devenus cultes : Expression Direkt signe un Dealer pour survivre La Cliqua propose un poignant Requiem, Les Sages Poètes de la Rue livrent Bons baisers du poste, Sens Unik — groupe suisse — participe avec Le Vent tourne, et Raggasonic balance Sors ton gun. Assassin se garde une place de choix pour clôturer la compilation avec L’État assassine. Tous ces morceaux perpétuent l’héritage revendicatif du rap des années 1990. Mehdi Maïzi se souvient : « Au-delà de l’impact culturel du film sur plusieurs générations de spectateurs, l’œuvre de Matthieu Kassovitz cristallise un moment très précis dans l’histoire du rap français. Des outfits du trio de personnages principaux à l’album… c’est clairement la prise de pouvoir d’un genre alors en pleine expansion. » Une musique résolument politique, solidement enracinée dans la réalité sociale, à l’image du très controversé Sacrifice de poulets du Ministère A.M.E.R., qui provoquera un véritable séisme. Accusés de « provocation au meurtre » par le ministre de l’Intérieur Jean-Louis Debré, les auteurs se retrouvent devant la justice dans un procès très médiatisé. La condamnation qui en découle est souvent pointée du doigt pour avoir précipité la fin du groupe.