Sonic Poems

Sonic Poems

Avec Sonic Poems, le jeune surdoué français de l’électro Lewis OfMan offre un irrésistible roller-coaster d’émotions musicales. Après plusieurs EPs et tournées, le multi-instrumentiste conjugue groove électronique et mélodies mémorables sur un premier album alternant le chaud (pop italienne, fêtes au soleil, romances parisiennes) et le froid (nuits toxiques, femmes fatales, SOS) co-produit avec Tim Goldsworthy. 16 poèmes soniques qui dévoilent le talent multi-facettes d’un artiste qui fait le buzz depuis le hit « Flash » de 2017. On a posé quelques questions un lundi après-midi en visio à Lewis Delhomme, frais, dispo et radieux comme la chanson qui ouvre son album, « Such a good day ». Tu dis souvent que tu as commencé à faire de la musique, plus jeune, pendant les vacances. Et ta musique continue d’être imprégnée de soleil, de fête, de cet esprit de vacances. Tu penses que cette humeur générale vient de là ? Avant cet album, j’étais vachement dans la rêverie positive en effet, mais je crois que ce qui rend cet album particulier c’est que je suis aussi allé explorer d’autres choses, plus sérieuses, désenchantées, plus froides, qui ne sont pas juste des trucs viby. Je savais que je pouvais faire des choses plus dark mais je n’avais pas encore eu l’occasion de le montrer, c’est pour ça que j’ai fait un album de 16 chansons, qui présente tout un panel d’émotions. Oui, on passe de ces morceaux très solaires, lumineux, à des choses plus sombres, comme « Toxic Night » ou « SOS ». Tu voulais cette alternance de jour et de nuit, de ups & downs, de manière presque binaire ? Ah oui totalement. Parce que je suis comme ça, je vis comme ça, je switche tout le temps. Je me souviens qu’une prof de philo nous avait dit au lycée :« Alors, il y a les épicuriens, et il y a les nietzschéens ». Si je me souviens bien, les épicuriens étaient dans la recherche de l’équilibre et les nietzschéens vivaient sans cesse des hauts et des bas. Chacun devait choisir son camp et moi je ne me voyais pas du tout dans ce truc d’équilibre. Je ne fais pas un footing tous les matins, et même en amour, ou en amitié, tout change tout le temps, ça peut être du love un jour et puis bam, tout autre chose le lendemain. Je cherche d’abord l’explosion. Et ma musique est comme ça, j’ai du mal à faire des musiques linéaires, j’ai toujours envie qu’il se passe quelque chose de nouveau. Un morceau comme « Attitude », par exemple, est plein de changements de rythmes. « SOS » aussi. Et la plus roller-coaster c’est « Sorry not Sorry ». L’idée de cette chanson c’était de créer une ambiance anxiogène et en même temps sexy. C’est d’abord sexy, puis angoissant. Ensuite, il y a un shut down, comme un battement de cœur où tout est suspendu, et à la fin j’ai voulu marier la grâce à l’égoïsme. C’était tout l’enjeu de cette chanson, qui est presque cathartique, de rendre beau le mensonge, la tromperie, l’indifférence. Tu parles du sens de tes morceaux et en même temps, ce sont des chansons avares de mots. Tu as même une chanson qui s’intitule « Too much text ». Tu te méfies des mots ? Ils sont là pour définir une humeur, une tonalité musicale ? On a l’impression que ce sont les lignes mélodiques des synthétiseurs qui remplacent le chant. C’est ça des « Sonic Poems » ? Oui, à la place des mots, on a des notes. Mais j’ajoute souvent un mot par dessus, le titre, ou quelques mots chantés, pour évoquer le contenu de la chanson. J’aime bien les choses simples et les slogans. « Attitude », « Energized », « Love parade », ce sont des slogans. Il faut qu’il y ait un sujet qui soit énoncé dans le titre, qui agit souvent comme un « visuel », l’image, que je trouve après la musique. Je ne vois pas l’intérêt de rajouter des paroles à un morceau comme « Midnight Sex », ça aurait tout gâché. Le titre se suffit à lui-même, il fallait rester dans l’élégance, suggérer ce moment. Par contre, une chanson comme « Energized » fonctionne mieux avec une voix qui dit « Energized ! ». Sans elle, on pourrait perdre l’idée, la dynamique, que véhicule la musique. Souvent je trouve ça plus beau d’avoir des mots simples, évocateurs : « Toxic Night » ou « Regarde moi », qui est la seule chanson en français. Quant à « Too much text », elle a un côté un peu surréaliste, comme un collage de mots avec des SMS : « I send a sushi text, I send a sexy text, I send a Buffalo text, I send a coffee text ». Mais j’aime beaucoup la poésie, la poésie simple, brute : « Paris at night » de Prévert, « La chambre double » de Baudelaire. J’ai un livre de Philippe Delerm devant moi qui s’intitule L’extase du selfie et j’aime bien voir le mot « selfie » sur un livre, j’aime quand on met des choses modernes, contemporaines là où ne s’attend pas forcément à les trouver. Tu parles d'images, de « slogans » à propos de ta musique, et ça fait penser à la musique d’illustration, la library music, et à son âge d’or, dans les années 1970, avec tous ces disques dont les titres transcrivaient aussi des idées très simples : « Tension », « Excitation », « Night ». Ces musiques avaient une fonction, celle d’illustrer des séquences de films au cinéma, à la télévision. Est-ce que c’est un genre musical qui t’a inspiré ? C’est exactement une inspiration. Tiens, [Lewis se lève et va chercher un disque vinyl au fond de la pièce, NDR], voilà, c’est un disque de Stelvio Cipriani, Rhythmical Movement et c’est exactement ça : il y a tous les indices des chansons sur la pochette : « Trilling » « Solo Ritm », « Forte », « Lente ». Et les instruments sont indiqués aussi. J’écoutais ça quand j’habitais à Barcelone, surtout les playlists du label KPM, et ça m’a inspiré en effet parce que ce sont des musiques de moods, d’émotions, d’humeurs. Je me souviens que Didier Varrod [directeur musical des antennes de Radio France, NDR] m’avait présenté comme « designer sonore » et j’étais vraiment content, vraiment honoré par cette dénomination, car ma musique, c’est vraiment des moods et je l’imagine vraiment dans des lieux : « Toxic Night », je l’imagine à l’arrière d’un Uber en rentrant de soirée ; « Sorry not Sorry » dans un palazzo italien, décadent, un peu nouvelle renaissance avec des strobes et des gens qui dansent sur cette musique. « Good day » c’est un lundi matin à Paris, il fait beau, tu sors, tu te sens frais, bien. Et c’est un peu comme ça que j’ai construit Sonic Poems, comme un disque de library music, un catalogue de moods, qui te permet de choisir une musique en fonction de ton humeur. Tu compares souvent tes chansons à des tableaux aussi. Oui, là j’ai une reproduction devant moi de « The Blue Glass » de Picasso, qui montre une espèce de verre à vin dans une ambiance bleutée, sombre. « The Blue Glass » était le titre alternatif de « Toxic Night » : le cocktail de la night. Miro a beaucoup inspiré ma musique d’avant, des titres comme « Rainy Party », aussi parce qu’il donne des super titres à ses tableaux, comme « Snobbish Party », c’est génial. « La Banistas », qui est sur l’album, s’inspire des tableaux de Picasso que j’ai vu un jour en plein mois d’août au Musée Picasso. Je commençais à composer et j’avais toujours sur moi ce livre de Picasso, Propos sur l’art et ces mots sont apparus comme le titre parfait, écrits en énorme dans ce musée vide. Je l’ai un peu samplé, en quelque sorte. En parlant de samples, il y a côté années 90 dans plusieurs de tes nouveaux titres : « Such a good day » fait penser à Dee-lite, avec son atmosphère de fête ensoleillée ; « Boom Boom » reprend un sample de Cheryl Linn (« Whoo, All Right ») qui était énormément utilisé dans la dance-music des années 1990 ; « Energized » a un groove un peu house-aerobic. C’est une période musicale qui t’a inspiré ? Oui, j’aime les années 90. Le son de cette époque est génial, parce qu’il mélange sampling et production, comme Dummy, de Portishead, avec ce truc très organique dans les batteries. J’aime bien le sampling pour son côté collage et parce que faire une chanson par-dessus une autre est un processus très moderne. Mais la personne qui a apporté ça ici, c’est vraiment Tim Goldsworthy [LCD Soundsystem, Massive Attack, The Rapture, NDR] qui a coproduit une bonne partie de l’album. Quand je suis arrivé dans son studio à Londres, il lançait des samples sur son ordi, des boucles de drums, sur lesquels je jammais avec plein de claviers. Je n’avais jamais travaillé comme ça, mais je me suis rendu compte que ça change tout, ça donne un son beaucoup plus mature, solide, vrai. Et Tim a vraiment participé de mon intérêt pour les années 1990. En ce moment j’écoute du trip-hop, de la drum’n’bass, de l’acid jazz, je lis un gros livre de Gilles Peterson. J’ai commencé la musique par la batterie donc j’ai un rapport particulier à ces sons. Là, je me suis acheté un sampler, le même que celui de Daft Punk ou de Kanye West, dans une version un peu plus moderne, mais qui marche quand même avec des disquettes, et c’est génial parce que t’as vraiment l’impression d’aller dans le futur, mais avec le passé. Tu te retrouves avec ton clavier ancien, tes vieilles disquettes, à gérer ton « sampling rate », et tu as l’impression d’aller dans le futur alors que tu vas vraiment dans le passé. Le titre de l’album, Sonic Poems parle de ça aussi : la machine, le sound-system, les speakers... J’aime bien imaginer qu’on peut faire passer de l’émotion, de l’amour, des rêveries, à travers, littéralement, de l’électricité. Et ça, c’est propre aux années 1990 : on fait passer un son dans une machine et il ressort d’une autre manière. Et en même temps tu es un vrai musicien. Tu es multi-instrumentiste, tu as une vraie maîtrise des claviers, tu joues seul sur scène. C’est quelque chose d’important pour toi, cette pratique concrète de l’instrument ? Oui, et c’est un point d’honneur pour moi de montrer que je joue vraiment. Il faut faire gaffe avec la musique électronique live, parce que les gens – mis à part les initiés - ne comprennent pas toujours ce qui se passe sur scène. Moi j’arrive avec mes claviers, je joue tout ce qui se voit : les basslines, les leads, les solos. J’aime beaucoup jouer énormément de solos. C’est une inspiration qui vient du jazz, j’improvise. La musique est électronique parce qu’il y a des synthétiseurs, mais je la visualise comme du rock, du jazz, avec des moments d’improvisations. Et les gens comprennent, ils voient les touches du clavier, ils me voient jouer. Et puis je joue de manière assez visuelle, percussive, ou un peu comme un DJ, en utilisant le pitch sur le côté, qui donne l’impression de voir quelqu’un en train de scratcher. Finalement, Sonic Poems, avec sa variété d’humeurs et sa dimension principalement instrumentale, laisse beaucoup de place à l’auditeur. On peut s’y projeter, imaginer, visualiser des choses. C’est ce que tu souhaitais ? Oui, c’était l’idée. C’est pour ça que je voulais rester assez simple dans le choix des mots. Quand on en dit trop, on resserre le filtre et on perd le côté universel. On peut être nombreux à se retrouver sur les paroles d’un morceau comme « SOS », chacun pour un sujet précis. C’est mieux que de proposer d’emblée un sujet précis dans lequel peu de gens se reconnaîtront. Je prends un thème large, une émotion large : on se sent pas bien, on a besoin d’aide, mais c’est dit de manière assez large pour que ça puisse débloquer des choses chez les gens, peut-être. Je ne dirais pas que ma musique peut guérir les gens, mais j’essaie quand même de chercher quelque chose qui puisse faire du bien. Ou alors pointer des choses qui vont débloquer quelque chose : que certaines nuits sont effectivement toxiques, sur « Toxic Night », ou que, après une journée avec cette personne-là, tu repenses à elle en écoutant « Love Parade ». C’est à ça que ça sert la musique, l’art. Les moments où on s’oublie un peu dans une œuvre, un film, une expo, ou un disque, ce sont des moments qui nous font du bien.

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