Notre avis Pour Lianne La Havas, les cinq années qui se sont écoulées entre la sortie de son spectaculaire deuxième album, Blood, en 2015, et celle de son troisième album éponyme sorti en 2020, ont filé « en un éclair ». « Il s’est passé plein de trucs — et pas grand-chose. » En 2016, elle est partie en tournée avec Coldplay (« Je pouvais pas ne pas le faire ») et avec Leon Bridges (« On s’est bien marrés »), avant de faire une pause pour pouvoir écrire un troisième album. Ont suivi deux ans de page blanche. « J’ai vraiment essayé, mais je me suis rendu compte que c’était impossible de forcer l’inspiration », confie-t-elle. « Il fallait juste que je vive un peu. » La muse a finalement pris la forme, en 2019, de « gros changements de vie — du point de vue personnel, familial, relationnel. » En moins d’un an, Lianne La Havas était bouclé. « Une fois que j’ai opéré ces changements, ça m’a permis d’y voir clair sur ce que je devais écrire, et la façon de le faire. Ensuite, c’est allé très vite. »

On retrouve dans le résultat final les mêmes sonorités avant-gardistes, aux basses puissantes, qui avaient fait l’originalité de Blood — les mêmes, en plus poussées. Les beats s’y font plus explosifs et les influences plus variées. On passe ainsi du R&B (« la musique de mon enfance ») à la musique brésilienne (qui passionne La Havas depuis près d’une décennie) puis à la reprise de « Weird Fishes », de Radiohead, titre profondément repensé qui boucle la première moitié de l’album. « Je crois que mes influences n’ont jamais été explicites », poursuit-elle. « Mais ça sonne vraiment comme un album à moi. En fait, je crois que c’est l’album qui me ressemble le plus d’entre tous, ce qui est exactement ce que je recherche. » Avec Lianne La Havas, elle explore aussi les bouleversements à la source de l’album, parmi lesquels une relation arrivée à son terme. On retrouve les sentiments exacerbés des premiers jours (« Read My Mind »), le choc des premières dissensions (« Paper Thin »), pour terminer avec la lente et douloureuse convalescence suivant une rupture difficile (« Sour Flower », une chanson sublime qui clôt l’album dans un tourbillon jazzy). « C’est la première fois que je fais un album où je déroule toute une histoire, avec un début, un milieu et une fin », remarque-t-elle. Puis elle renchérit, comme pour se rassurer : « Ça va bien en ce moment. Écoutez l’album jusqu’à la dernière chanson et vous verrez que tout va bien ! » On pourrait même aller jusqu’à dire que la chanteuse originaire du quartier de Streatham, à Londres, n’a jamais paru aussi sûre d’elle : « J’avais perdu une bonne partie de ma confiance en moi, tout me faisait douter », constate-t-elle. « Mais plus j’avançais dans le récit de l’album, plus je me sentais forte. Chaque chanson me faisait réaliser que je pouvais y arriver, que je pouvais terminer quelque chose et en être fière. » Laissez Lianne La Havas vous guider à travers cet album triomphant, morceau par morceau.

Bittersweet
« J’ai commencé à écrire cette chanson il y a un bon moment. D’ailleurs, elle faisait partie des titres présélectionnés pour le deuxième album. Au niveau des paroles, c’est une chanson qui survole un peu la trame narrative de l’ensemble. Et on retrouve ce côté doux-amer [bittersweet] tout du long. S’il ne s’appelait pas Lianne La Havas, il s’appellerait Bittersweet. Musicalement, il y a un vrai parti pris. Ça ne ressemble à rien d’autre sur le reste de l’album, donc ça me paraissait logique de commencer par ça. Et si j’ai choisi de répéter certains passages dans les paroles, c’est parce que j’adore la poésie, et que ce que je lisais à ce moment-là m’a beaucoup influencée, en particulier l’idée qu’on peut changer le sens d’un mot juste en le répétant plusieurs fois. »

Read My Mind
« En faisant cette chanson, j’avais presque l’impression d’être ivre. C’est ce que je voulais évoquer — quand tu rencontres quelqu’un en soirée et que ça te donne ce sentiment d’excitation impossible à décrire, un peu brumeux et merveilleux en même temps. Je l’ai travaillée avec Bruno Major [un auteur-compositeur et producteur anglais]. C’est vraiment un super guitariste et quand j’ai entendu la musique, j’avais l’impression d’être à un rencard. Alors il fallait que les paroles aillent avec ça. C’est assez drôle et léger, mais je voulais aussi être très directe, dans le bon sens du terme, pour bien montrer ce besoin impérieux qu’on peut avoir de s’offrir à quelqu’un. »

Green Papaya
« C’est une lettre d’amour, tout simplement. T’es avec quelqu’un et tu veux que ça devienne une vraie relation — donner du fond à ton engagement, d’une certaine manière. Ça parle pas vraiment d’amour physique, c’est plutôt sur ce moment où on construit un foyer, où on fait tous ces trucs qui viennent après la fougue des premiers jours. Quand on se dit : “Ah mais ça pourrait vraiment être génial. Et j’ai envie que tu saches que j’y crois.” Il y a beaucoup de vulnérabilité dans ce titre — c’est pas facile de dire ces trucs en vrai au meilleur moment. C’est pour ça que ça sonnait mieux de pas mettre de batterie du tout. J’essaie vraiment de tester toutes les productions possibles, mais ça marchait pas aussi bien. »

Can’t Fight
« Il y a un peu plus d’humour dans celle-là. C’est un peu comme quand ta conscience essaie de te dire un truc. Et avec la petite guitare chaloupée, ça me rappelle les cartoons où la conscience prend la forme d’un petit bonhomme au-dessus de l’épaule du personnage. Il y a ce côté dessin animé, mais en même temps ça parle de thèmes assez sérieux. J’avais pas encore complètement réussi à trouver le bonheur au moment de l’écrire. Ça reste très optimiste et tout va plutôt bien. C’est une musique qui donne un peu envie de sauter. J’aime bien comment la fin est construite — je mets rarement des cordes, ça n’a jamais vraiment été ma tasse de thé. Mais comme c’est une chanson assez légère sur le plan sonore, avec des paroles relativement sérieuses, je me suis dit que les cordes donneraient justement ce côté sérieux. Et je trouve qu’au bout du compte, on a trouvé l’équilibre parfait. »

Paper Thin
« C’est la première chanson que j’ai commencé à écrire pour cet album, mais c’est la dernière que j’ai terminée. Il y a quatre ans, j’étais en train de m’endormir et j’ai entendu cette mélodie à la guitare. J’étais en mode : “Je me lève ? J’essaie de l’enregistrer ? Je me recouche et j’attends demain ?” Finalement je me suis levée et j’ai eu l’idée de l’expression “paper thin”. J’avais en tête les accords pour toutes les différentes sections de la chanson et le tout début des paroles. Ça a été tout ce que j’avais pendant un bon moment. À chaque fois que j’avais du temps pour moi — en avion, par exemple —, j’avançais un peu dans les paroles. Je crois bien que c’est la chanson la plus intimiste et la plus vulnérable que j’ai faite, parce que le narrateur de la chanson s’adresse à l’autre personne avec beaucoup de franchise. On commence à sentir la douleur née de cette relation où la personne qu’on essaie d’aimer n’est pas sur la même longueur d’onde, on n’a pas encore vécu des choses qu’elle aurait besoin d’affronter. Je ne dis pas que je suis parfaite ni que le narrateur est parfait. Mais ça parle de prendre en compte la souffrance de quelqu’un qu’on aime vraiment, et de vouloir l’aider sans savoir comment s’y prendre. Là aussi, je me suis dit qu’il fallait être très épuré au niveau de la production. Tout repose sur les paroles et le groove. »

Out of Your Mind (Interlude)
« Ça c’est le début de la fin. Le moment où on se dit : “Tu sais quoi ? C’est pas pour moi.” Il n’y a pas vraiment de paroles, juste des sons, mais on entend un murmure qui parle de tout faire pour que ça marche, et puis il y a une sorte de déclic. C’est l’instant où tout change. Je voulais bien délimiter la différence par rapport à la première partie de l’album. La première fois que j’ai fait un album, j’avais aucune idée de comment organiser les chansons. Comment est-ce qu’on structure son premier album ? Comment savoir ce qu’il faut dire en premier ? Et en dernier ? Et le conseil qu’on m’a donné, c’était d’envisager ça comme un vinyle. Une face A et une face B. Alors j’essaie de réfléchir comme ça pour tous mes albums. Celui-là, c’est le premier où il y a un début, un milieu et une fin. Et pour moi, c’est le milieu parfait. »

Weird Fishes
« J’ai pris un moment pour relire les paroles de la chanson — que j’adore — et je me suis dit qu’elles faisaient parfaitement écho à ma vie à ce moment-là. Même la dernière partie — “I’ll hit the bottom and escape” [Je vais toucher le fond et m’enfuir] — était parfaitement en phase avec ma vie. La première fois que j’ai joué cette chanson, c’était en 2013 à Glastonbury avec mon groupe. Quelqu’un a mis ça sur YouTube, et j’aimais vraiment cette version. Donc les arrangements m’allaient bien. On a évolué depuis, mais on est resté bien potes, alors ça faisait un petit flash-back de l’époque où on jouait ensemble. Je l’ai enregistrée avec un nouveau groupe et à partir de là, je me suis dit : “Il faut absolument que j’enregistre le reste de l’album comme ça : avec mon groupe, tous dans une seule pièce.” On s’entend tous bien, ce sont tous des super musiciens. Et ça s’est vraiment passé comme ça. J’ai eu un déclic dans ma tête, et tout a bien fonctionné sur le plan des paroles comme sur le plan personnel. »

Please Don’t Make Me Cry
« Ce qui est sympa c’est que ça part d’une boucle. Ça m’a permis d’expérimenter une écriture plus hip-hop, plus R&B, ce que j’adore. C’est ce que j’écoutais en grandissant. En plus, ça me fait chanter d’une manière particulière, que j’aime bien. J’ai fait ça avec un très bon ami à moi, [le musicien américain] Nick Hakim. C’est un type incroyable, super humble avec une voix de dingue, et pour moi c’est un des meilleurs auteurs-compositeurs du moment. Je pourrais passer des jours avec lui. C’était à un moment où j’étais frustrée de pas sortir plus de trucs, alors je me suis dit : “Et puis merde, je vais à New York voir Nick.” J’y suis restée trois semaines, ce qui m’a laissé le temps de faire quelques chansons. Celle-là était un peu à part et dedans, je disais tout ce que j’avais envie de dire. Il a plein d’instruments qui sont disponibles, un accès à des textures différentes. Pour moi, c’était trop cool. Au final, la chanson s’est retrouvée avec une texture sonore assez épaisse, mais je kiffe ça parce que ça contraste pas mal avec le reste de l’album, et j’adore vraiment ce style-là. J’ai pu ajouter énormément de couches sans que ça sonne encombré. »

Seven Times
« C’est un peu mon morceau à la Blu Cantrell. En grandissant, j’ai vraiment été marquée par le R&B. À ce moment-là, j’étais en plein voyage intérieur je pense, j’étais en train de doucement retrouver confiance en moi, je reprenais conscience de ma voix. Je me sentais plutôt pas mal sur le plan émotionnel. J’avais retrouvé beaucoup de liberté et j’avais envie de rentrer chez moi où d’aller quelque part pour danser sur la musique que j’écoutais quand j’avais 12 ans. Et en même temps, j’écoutais des tonnes de musique brésilienne. Pour moi, cette chanson réunit tout ce que j’aime dans la musique brésilienne et dans le R&B. Et puis les paroles m’ont permis de dire le fond de ma pensée. Une fois qu’on a fait la démo, mon groupe a posé ce qu'il voulait dessus. J’aime tout dans ce titre. J’adore le groove, j’adore les accords, j’adore la mélodie. J’adore les paroles. J’adore le solo de flûte. Je voulais aussi préciser que même après tout ça, je suis pas complètement tirée d’affaire. Je suis encore au milieu d’un processus où j’apprends à prendre soin de moi, ou je me remets d’un truc pas cool. »

Courage
« Il y a un album de Milton Nascimento, mon artiste brésilien préféré, qui s’appelle Courage. C’est un ami qui me l’a recommandé à un moment où j’étais vraiment pas bien. Un peu plus tard j’ai écrit cette chanson, qui n’a eu ce titre-là que bien après. C’est vrai que c’était vraiment un super mot. La chanson joue vraiment sur une corde sensible, elle te fait admettre ta solitude, à quel point tout ça est dur à vivre et puis cette sensation que ça va jamais se finir. C’est un ami à moi, Joe Harrison, qui joue de la basse sur “Paper Thin”, qui a écrit la musique. C’est vraiment un super guitariste et compositeur. Pendant ces cinq ans de passage à vide, j’ai fait un séminaire d’écriture — je crois que mon label a tout simplement paniqué et a voulu me donner les outils pour que je puisse recommencer à faire de la musique. J’ai fini en studio avec plein de super musiciens, mais ça n’a rien donné. Je me souviens qu’un jour où je me sentais particulièrement seule, j’ai appelé Joe. J’étais en mode : “Hey, tu es à LA en ce moment ? Tu veux bien passer au studio ?” Et j’ai fait sortir tout le monde pour qu’on puisse être tout seuls. On a écrit ça en dix minutes. Ça a donné ce petit joyau extrait de cette période un peu bizarre. »
Sour Flower
« “Sour Flower” [fleur aigre], c’est quelque chose que ma grand-mère répétait souvent. Ça veut dire : “C’est ta fleur aigre, c’est ton problème, tu t’en occupes.” Elle était jamaïcaine et elle disait souvent ce genre de trucs. Et moi, j’étais en mode : “Ça veut dire quoi ?” Un peu plus tard, je me suis retrouvée à discuter avec Matt Hales, avec qui j’écris beaucoup, de ces phrases bizarres. On a toujours voulu en mettre une dans une chanson. Et celle-là était bien adaptée. C’est ton voyage, ton problème, ta croix à porter. Pour moi, c’est une chanson qui parle de cet amour de soi, du soin qu’il faut se porter à soi-même pour se remettre après un énorme fiasco. Pour moi, c’est une fin plutôt optimiste. Mais je voulais aussi mettre cette longue conclusion pour représenter cette idée de travail en cours que la personne fait sur elle-même pour améliorer les choses. On a enregistré en live — on jouait tous ensemble dans la même pièce, et je me suis dit que j’aurais dû faire ça plus tôt dans ma carrière. Bien sûr, il y a eu des changements et j’étais là : “Non, il faut que ce soit exactement cette première version, s’il vous plaît.” Je suis contente que ça ait fini par être la même version que le jour où on l’a enregistrée. »

MORCEAU
Bittersweet (Full Length)
1
4:52
 
Read My Mind
2
4:48
 
Green Papaya
3
4:05
 
Can't Fight
4
3:10
 
Paper Thin
5
4:58
 
Out of Your Mind (interlude)
6
1:04
 
Weird Fishes
7
5:54
 
Please Don't Make Me Cry
8
5:14
 
Seven Times
9
3:30
 
Courage
10
3:38
 
Sour Flower
11
6:47
 
Bittersweet
12
3:56
 

Vidéos

  • Weird Fishes
    Weird Fishes
    Lianne La Havas
  • Paper Thin
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    Lianne La Havas
  • Can't Fight
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    Lianne La Havas

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