16 Morceaux, 53 minutes

NOTES DES ÉDITEURS

Après 10 ans d’une carrière bien remplie entre feats et EP, le rappeur de Perpignan sort enfin son premier album, sobrement intitulé « Nemir ». Interview.



Ça fait maintenant un moment que tu teases la sortie de l’album, et qu’on en voyait pas la couleur. Qu’est-ce qui s’est passé ?

C’est la vie qui décide et qui s’est imposée. C’est vraiment la seule explication. J’ai essayé de lutter, j’ai essayé de forcer le temps, d’accélérer et puis au final… J’ai l’impression que si je pouvais revenir en arrière et que j’essayais 15 000 formules différentes, on en reviendrait exactement au même. En ce moment je suis grave dans les histoires de mécanique quantique de temporalité, de rapport au temps… Et j’ai l’impression qu’il y a comme une sorte de destin et s’il y a quelque part « quelqu’un » qui sait les choses avant que je ne les sache, il aurait su que l’album aurait pas pu sortir avant. Je dis ça sans être religieux ou ésotérique, je reste cartésien. Mais là, c’est le destin. Faut accepter.



Cette sagesse, ça a l’air d’être ton nouveau crédo. Sur l’album. On te sent très posé, très sage.

Oui : j’accepte ce qui se passe ! Je suis moins le Nemir nerveux de 2013, j’ai appris beaucoup de choses. Et avec le temps, on apprend à accepter beaucoup de choses. Son corps, sa famille, le peu de réponses qu’on a sur l’existence. On accepte la mort, on accepte le destin. J’ai pas perdu cette espèce de rage de vouloir refuser ce qui essaie de s’imposer. Mais j’apprends à faire avec.



Tu apprends à devenir sage, tout en respectant ce que tu veux finalement.


S’accepter c’est se respecter. Les choses les plus simples c’est ce qu’on met le plus de temps à accepter. Le rapport à soi c’est long. Trouver une petite paix intérieure c’est long. On est tous multiples, les êtres humains traversent des cycles, parfois très opposés. Mais là en ce moment ouais, je suis dans un cycle tranquille quoi. Dans un cycle vénère, j’aurais même pas voulu faire l’interview (rires). Mais ça se passe bien, je fais de la musique, j’ai collaboré sur des projets que j’adore. Les résultats sont cools, les retours sur l’album sont cools. Et la vie perso forcément, quand tout le reste va bien : ça va bien. C’est un cercle vertueux en fait ! Mais faut se battre pour que ça dure.



Et ça fait déjà 10 ans que ça dure ! Du coup, tu te vois où dans 10 ans ?

J’ai toujours dit que je vieillirai dans la musique, même si je sais pas encore comment. Je m’imagine bien comme Compay Segundo (Buena Vista Social Club), et continuer de monter sur scène à 80 ans… Dans mon quartier, la plupart des gens de la communauté gitane, ils jouent de la musique tout le temps, tard dans leur vie, jusqu’à ce qu’ils puissent plus jouer du tout. Et c’est ça mon but en fait. Mais après, si un jour je me considère moins au niveau musicalement, peut être un peu largué, j’essaierai de me reconvertir dans quelque chose qui se situe dans la création quand meme. Être à l’origine des choses, c’est ça qui me plaît. Être dans le processus où rien n’existe. Ou plutôt, où tout existe, mais il faut canaliser tout ça pour le faire aboutir. C’est pour ça que je fais jamais deux fois le même projet. C’est pour ça que des fois je perds aussi le public en changeant de registre. Mais j’aime ça moi, expérimenter, être comme un apprenti. C’est pas que je refuse la maturité ou quoi, mais je refuse les choses très établies. Quand on se dit « OK j’ai trouvé ma recette, c’est nickel, ça va se passer comme-ci, et comme-ça. » Bah ça, c’est que c’est déjà mort en fait, c’est fini, ça vit plus. C’est chiant.



Justement, sur ton album, t’es sur un flow très chanté avec des sonorités super tropicales. Tu appelles encore ça du rap ?


Ouais, c’est vrai y’a de tout. Mais bon, y’a des sonorités Rap quand même. C’est un voyage entre toutes mes sensibilités, mais avec cette posture vocale qui fait le lien. Je me voyais mal avec cette variété de styles perturber l’auditeur avec différentes façons de chanter. En plus en ce moment, je me sens à l’aise avec cette voix, un peu perchée, tranquille, voix de tête. C’est comme ça que je me ressens en ce moment. Ça reste du rap quand même, les placements rythmiques ils sont rap, le champ lexical aussi. Allez, on va dire que je suis monté d’une tonalité et que je mets un peu moins de mots dans mes phrases. Mais c’est la mode, et puis c’est comme ça que j’aime écouter le son en ce moment. C’est de la « chanson rap ». 



Oui, c’est assez différent de « Hors-Série », ton dernier EP.

C’est complètement différent ! « Hors-Série » il était impulsif, plus niché. L’album c’est une temporalité plus large, avec des morceaux qui ont été écrits sur plusieurs années. Avec plus de thématiques, de musicalité, d’arrangements. Avec un spectre beaucoup plus large. alors que dans « Hors-Série », on est sur un sujet musical précis, plus restreint.



Un truc qui change pas, c’est En’Zoo. Il a produit ton album, et tu bosses avec lui depuis un bail !


Ouais, et ça va faire 10 ans bientôt. On est pareils quoi. On aime la musique de la même manière. On a une ambition artistique similaire. On a envie de convaincre ensemble. Mais ce qui nous pousse, c’est le plaisir égoïste de faire de la musique pour nous. On veut d’abord se plaire mutuellement avant de séduire les autres. Et c’est une fois qu’on a décidé qu’on se plaisait qu’on se dit « allez, on va partager ça avec les autres » 



Et vous n’avez jamais de dissensions artistiques ?

Non. Avec En’Zoo je crois qu’il y a jamais eu de vrais problèmes. Et puis on se laisse beaucoup d’air aussi. C’est quelqu’un de très solitaire, comme moi. Alors on a des longs cycles de travail, et puis des cycles où on s’abandonne. Pendant 2-3 mois, on se téléphone même pas, on se parle pas. Et puis on revient l’un vers l’autre. C’est comme un couple, un couple artistique quoi. On trouve les solutions pour pas s’étouffer. C’est obligatoire sur le long terme, sinon on se marche dessus. On fait tout à notre rythme. 



Sur ton album y’a quelques feats, Alpha Wann, Nekfeu, Spri Noir, Gromo, Kikesa… Comment ça se passe concrètement ?

C’est très naturel. La plupart des feats ils se font naturellement. C’est quand on se dit « Ah là, faudrait une autre voix. Quelqu’un d’autre que moi ». Mais c’est pas du copinage, ni du renvoi d’ascenseur. Au contraire, ça perdrait de son sens de faire comme ça. Après bien sûr, quand t’as une famille artistique, c’est normal de finir par bosser souvent avec eux. Faut être très naturel dans tout ça. Mais il n’y a aucune stratégie, à part celle de l’évidence. C’est sain quoi.



En parlant de ça, qu’est-ce que tu penses du Rap français en ce moment ?


J’adore que le genre soit si varié en ce moment. C’est super dur aujourd’hui de dire « j’aime pas le rap » tellement il y a de styles et de façons de faire du rap. Même le mot Rap, c’est limite réducteur. Il existe pas UN rap, mais DES raps. Et puis toutes les musiques d’aujourd’hui ont leur part de rap. On a jamais été aussi bien servis artistiquement. Tout le monde est talentueux, et tout le monde sait tout faire. Ça co-écrit, ça co-compose, ça co-réalise des clips. Des gens qui n’ont rien à voir et vivent à mille bornes se parlent, échangent et produisent. Quand les uns aiment la musique des autres, c’est fluide, c’est dingue. Tout le monde partage, tout le monde échange. C’est riche !



Tu penses qu’on vit un genre d’âge d’or du Rap en France ? 


L’âge d’or non, parce qu’à chaque décennie on dit « ouah ça y est, c’est l’âge d’or » pour n’importe quelle raison. J’ai l’impression qu’on est plutôt dans un truc mature, qui n’a plus besoin de tutelle, qui fonctionne en roue libre. Le rap n’a plus besoin de se battre pour exister à part entière. Il existe. Le débat n’est plus là. La question c’est comment est-ce qu’on va marquer notre époque ? Comment on va apporter notre pierre à l’édifice ? On cherche plus à faire exister le rap comme quelque chose de légitime. Ça, c’est fait. Y’a plus que les derniers réacs de la Terre qui continuent à entretenir le truc. Et ils ont le droit d’exister aussi ces gens-là. Ça fait partie des différents points de vue. Mais nous, on avance, et demain les avocats, les patrons, les premiers ministres, même les académiciens de demain… Tout le monde sera fan de rap, parce que ce n’est plus un sous-genre, mais une immense multitude, très riche.

NOTES DES ÉDITEURS

Après 10 ans d’une carrière bien remplie entre feats et EP, le rappeur de Perpignan sort enfin son premier album, sobrement intitulé « Nemir ». Interview.



Ça fait maintenant un moment que tu teases la sortie de l’album, et qu’on en voyait pas la couleur. Qu’est-ce qui s’est passé ?

C’est la vie qui décide et qui s’est imposée. C’est vraiment la seule explication. J’ai essayé de lutter, j’ai essayé de forcer le temps, d’accélérer et puis au final… J’ai l’impression que si je pouvais revenir en arrière et que j’essayais 15 000 formules différentes, on en reviendrait exactement au même. En ce moment je suis grave dans les histoires de mécanique quantique de temporalité, de rapport au temps… Et j’ai l’impression qu’il y a comme une sorte de destin et s’il y a quelque part « quelqu’un » qui sait les choses avant que je ne les sache, il aurait su que l’album aurait pas pu sortir avant. Je dis ça sans être religieux ou ésotérique, je reste cartésien. Mais là, c’est le destin. Faut accepter.



Cette sagesse, ça a l’air d’être ton nouveau crédo. Sur l’album. On te sent très posé, très sage.

Oui : j’accepte ce qui se passe ! Je suis moins le Nemir nerveux de 2013, j’ai appris beaucoup de choses. Et avec le temps, on apprend à accepter beaucoup de choses. Son corps, sa famille, le peu de réponses qu’on a sur l’existence. On accepte la mort, on accepte le destin. J’ai pas perdu cette espèce de rage de vouloir refuser ce qui essaie de s’imposer. Mais j’apprends à faire avec.



Tu apprends à devenir sage, tout en respectant ce que tu veux finalement.


S’accepter c’est se respecter. Les choses les plus simples c’est ce qu’on met le plus de temps à accepter. Le rapport à soi c’est long. Trouver une petite paix intérieure c’est long. On est tous multiples, les êtres humains traversent des cycles, parfois très opposés. Mais là en ce moment ouais, je suis dans un cycle tranquille quoi. Dans un cycle vénère, j’aurais même pas voulu faire l’interview (rires). Mais ça se passe bien, je fais de la musique, j’ai collaboré sur des projets que j’adore. Les résultats sont cools, les retours sur l’album sont cools. Et la vie perso forcément, quand tout le reste va bien : ça va bien. C’est un cercle vertueux en fait ! Mais faut se battre pour que ça dure.



Et ça fait déjà 10 ans que ça dure ! Du coup, tu te vois où dans 10 ans ?

J’ai toujours dit que je vieillirai dans la musique, même si je sais pas encore comment. Je m’imagine bien comme Compay Segundo (Buena Vista Social Club), et continuer de monter sur scène à 80 ans… Dans mon quartier, la plupart des gens de la communauté gitane, ils jouent de la musique tout le temps, tard dans leur vie, jusqu’à ce qu’ils puissent plus jouer du tout. Et c’est ça mon but en fait. Mais après, si un jour je me considère moins au niveau musicalement, peut être un peu largué, j’essaierai de me reconvertir dans quelque chose qui se situe dans la création quand meme. Être à l’origine des choses, c’est ça qui me plaît. Être dans le processus où rien n’existe. Ou plutôt, où tout existe, mais il faut canaliser tout ça pour le faire aboutir. C’est pour ça que je fais jamais deux fois le même projet. C’est pour ça que des fois je perds aussi le public en changeant de registre. Mais j’aime ça moi, expérimenter, être comme un apprenti. C’est pas que je refuse la maturité ou quoi, mais je refuse les choses très établies. Quand on se dit « OK j’ai trouvé ma recette, c’est nickel, ça va se passer comme-ci, et comme-ça. » Bah ça, c’est que c’est déjà mort en fait, c’est fini, ça vit plus. C’est chiant.



Justement, sur ton album, t’es sur un flow très chanté avec des sonorités super tropicales. Tu appelles encore ça du rap ?


Ouais, c’est vrai y’a de tout. Mais bon, y’a des sonorités Rap quand même. C’est un voyage entre toutes mes sensibilités, mais avec cette posture vocale qui fait le lien. Je me voyais mal avec cette variété de styles perturber l’auditeur avec différentes façons de chanter. En plus en ce moment, je me sens à l’aise avec cette voix, un peu perchée, tranquille, voix de tête. C’est comme ça que je me ressens en ce moment. Ça reste du rap quand même, les placements rythmiques ils sont rap, le champ lexical aussi. Allez, on va dire que je suis monté d’une tonalité et que je mets un peu moins de mots dans mes phrases. Mais c’est la mode, et puis c’est comme ça que j’aime écouter le son en ce moment. C’est de la « chanson rap ». 



Oui, c’est assez différent de « Hors-Série », ton dernier EP.

C’est complètement différent ! « Hors-Série » il était impulsif, plus niché. L’album c’est une temporalité plus large, avec des morceaux qui ont été écrits sur plusieurs années. Avec plus de thématiques, de musicalité, d’arrangements. Avec un spectre beaucoup plus large. alors que dans « Hors-Série », on est sur un sujet musical précis, plus restreint.



Un truc qui change pas, c’est En’Zoo. Il a produit ton album, et tu bosses avec lui depuis un bail !


Ouais, et ça va faire 10 ans bientôt. On est pareils quoi. On aime la musique de la même manière. On a une ambition artistique similaire. On a envie de convaincre ensemble. Mais ce qui nous pousse, c’est le plaisir égoïste de faire de la musique pour nous. On veut d’abord se plaire mutuellement avant de séduire les autres. Et c’est une fois qu’on a décidé qu’on se plaisait qu’on se dit « allez, on va partager ça avec les autres » 



Et vous n’avez jamais de dissensions artistiques ?

Non. Avec En’Zoo je crois qu’il y a jamais eu de vrais problèmes. Et puis on se laisse beaucoup d’air aussi. C’est quelqu’un de très solitaire, comme moi. Alors on a des longs cycles de travail, et puis des cycles où on s’abandonne. Pendant 2-3 mois, on se téléphone même pas, on se parle pas. Et puis on revient l’un vers l’autre. C’est comme un couple, un couple artistique quoi. On trouve les solutions pour pas s’étouffer. C’est obligatoire sur le long terme, sinon on se marche dessus. On fait tout à notre rythme. 



Sur ton album y’a quelques feats, Alpha Wann, Nekfeu, Spri Noir, Gromo, Kikesa… Comment ça se passe concrètement ?

C’est très naturel. La plupart des feats ils se font naturellement. C’est quand on se dit « Ah là, faudrait une autre voix. Quelqu’un d’autre que moi ». Mais c’est pas du copinage, ni du renvoi d’ascenseur. Au contraire, ça perdrait de son sens de faire comme ça. Après bien sûr, quand t’as une famille artistique, c’est normal de finir par bosser souvent avec eux. Faut être très naturel dans tout ça. Mais il n’y a aucune stratégie, à part celle de l’évidence. C’est sain quoi.



En parlant de ça, qu’est-ce que tu penses du Rap français en ce moment ?


J’adore que le genre soit si varié en ce moment. C’est super dur aujourd’hui de dire « j’aime pas le rap » tellement il y a de styles et de façons de faire du rap. Même le mot Rap, c’est limite réducteur. Il existe pas UN rap, mais DES raps. Et puis toutes les musiques d’aujourd’hui ont leur part de rap. On a jamais été aussi bien servis artistiquement. Tout le monde est talentueux, et tout le monde sait tout faire. Ça co-écrit, ça co-compose, ça co-réalise des clips. Des gens qui n’ont rien à voir et vivent à mille bornes se parlent, échangent et produisent. Quand les uns aiment la musique des autres, c’est fluide, c’est dingue. Tout le monde partage, tout le monde échange. C’est riche !



Tu penses qu’on vit un genre d’âge d’or du Rap en France ? 


L’âge d’or non, parce qu’à chaque décennie on dit « ouah ça y est, c’est l’âge d’or » pour n’importe quelle raison. J’ai l’impression qu’on est plutôt dans un truc mature, qui n’a plus besoin de tutelle, qui fonctionne en roue libre. Le rap n’a plus besoin de se battre pour exister à part entière. Il existe. Le débat n’est plus là. La question c’est comment est-ce qu’on va marquer notre époque ? Comment on va apporter notre pierre à l’édifice ? On cherche plus à faire exister le rap comme quelque chose de légitime. Ça, c’est fait. Y’a plus que les derniers réacs de la Terre qui continuent à entretenir le truc. Et ils ont le droit d’exister aussi ces gens-là. Ça fait partie des différents points de vue. Mais nous, on avance, et demain les avocats, les patrons, les premiers ministres, même les académiciens de demain… Tout le monde sera fan de rap, parce que ce n’est plus un sous-genre, mais une immense multitude, très riche.

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